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NOTRE DAME DE SANTA CRUZ C’est les yeux pleins de sommeil que je me suis laissé conduire au départ du bus ŕ quatre heures du matin. Nous devions arriver le plus tôt possible ŕ Nîmes pour que notre chauffeur puisse trouver une place de stationnement encore libre. Tout le temps du voyage, nous avons chanté et applaudi en cadence les chansons espagnoles que notre accompagnatrice glissait dans le lecteur de cassette, ce qui nous a permis de nous réveiller complčtement. Nous pénétrons dans l’enceinte du Mémorial vers neuf heures et le parking est déjŕ rempli d’autres bus. Plusieurs messes auront lieu ce matin de l’Ascension, en plein air, sur l’esplanade du Sanctuaire de Notre-Dame de Santa-Cruz ŕ Nîmes. Je suis pressé de sortir du car et de me męler ŕ la foule des Oranais et Oraniens. En quarante-deux ans, je n’ai jamais participé ŕ aucun des rassemblements de ma Communauté Pied-Noire. Jamais. Aussi, ma curiosité est grande ce jour d’Ascension 2004. Une foule compacte descend avec moi, l’avenue de Notre-Dame-de-Santa-Cruz, vers Notre Dame du Salut. De ma hauteur, je regarde cette chenille humaine. Innombrable. Je n’avais pas vu autant de Pieds-Noirs depuis le 26 Mars 1962. Il n’y a pas de drapeau tricolore. Pas de Marseillaise, ni d’Africains. Sur les arbres, les coins de rue, des affiches sont collées, ou accrochées : Saint-Louis, Arzew, Tlemcen, Bel-Abbes, Mascara, la Marine, saint-Michel , Aďn-Témouchent, Saint-Denis-du-Sig, Assi-ben-Okba, Missergin, Saint-Cloud, Bou-Tlélis, Pérégaux, Mostaganem, Relizane., Saint-Hubert, Medioni, Sananes, Cuvelier, Maraval, La Calčre..... J’apprends toute la géographie des villages autour d’Oran et je découvre tous les quartiers de cette deuxičme grande ville d’Algérie. Nous nous croisons, les yeux impatients de retrouver un regard connu. -Louis ! Tu m’reconnais pas ? -Non, mais, dis-moi, enlčve ta casquette et tes lunettes ! Oh, la chillente, tu es Pierrot. Tu habitais en bas ŕ Boulanger ! -Oui, on s’est connu ŕ la piscine du Gallia. -Purée, ty as pas changé. Je suis plein d’émotion ! -Depuis combien d’années, on s’est pas vu ? -Presque cinquante, tché r’hoé !! -Je te présente ma femme, Camille. -Camille ? Camille Ramirez ? du boulevard Arago -Oui, j’étais au 18. Mon Dieu, tu es bien Louis Soriano, je me trompe pas, en haut de Gambetta ? -On s’embrasse, on s’embrasse ! Que je suis heureuse de te revoir ! -Vous vous souvenez, les promenades ŕ Létang ? On était sérieux, quand męme! Męme si des fois, on était abordé par des types pas trop catholiques. -Catholiques ? Pas du tout homme, tu veux dire. -Qu’est-ce que tu deviens ? -Retraite ? Tu es retourné ŕ Oran ? -Tu es fou, ou quoi ? Tu veux que je pleure devant ma maison en ruines ou au cimetičre oů ils reposent mes Grands-Parents. -Tu sais pas si on peut trouver de la melsa. Passque d’ici, il te monte une odeur que je me lčche les babines ! - C’est pas de la vraie. Ils utilisent plus de rate. A cause de la vaca loca. Ils la font dans un boyau. Tu verras, ya aussi Gonzales, le charcutier de Marnia. Il a des longanis, je te dis pas. Ya des tonnes de mounas, de mantécaos, des rolliettes ŕ profusion ; et des makrouds qu’ils doivent ętre secs, ya pas dessus une seule goutte de miel. Presque tous les stands ŕ brochettes et merguez, c’est des arabes deuxičme génération qui les tiennent. -Et le Café « Le Diplomate », en bas, il existe toujours ? Tu sais celui de Juarez. Il jouait au foot au CALO.. -Penses-tu, c’est la męme chose. Tu as pas vu toutes les paraboles aux balcons ? -Aux immeubles que les pieds-noirs et des harkis ont habités, quand on nous a casés en 62.63 ? - Une catastrophe. Dans un état. Tu verras. - Et la stčle du Bachaga Boualem, ŕ côté de la chapelle, elle est toujours lŕ ? -Les p’tits beurs, ils se la prennent pour un banc public, ou un mur d’escalade. On dirait qu’elle a été taguée et nettoyée aprčs. -C’est de la provoc ! -Tu as vu la grosse villa, ŕ vingt mčtres de la petite église ? C’est une Mosquée !!! -Pouniette ! -Tu as des nouvelles de Titcho ? -Qui, Lopez ? Il est mort d’une attaque cérébrale, le pôvre ! Sous le platane, prčs de l’église, plusieurs affichettes de villes et villages de l’Oranais pendent aux plus basses branches. Un groupe descend la rue avec une pancarte ŕ bout de bras : « Qui se souvient de Vincent Sanchis de la rue Saint-Augustin, quartier Lamur . » Une sirčne ŕ deux tons retentit. Une ambulance de pompiers fend la foule. Une dizaine de personnes s’est assemblée autour d’une mamie qui a été victime d’une insolation. Une insolation, en France !!! Le stand des bénévoles de Santa-Cruz nous invite au micro ŕ nous rafraîchir d’une anisette Cristal. Bien glacée. On se faufile entre les amis pour goűter les fčves au koumoun en guise de kémia. Elles sont un peu grosses et dures. Mais qu’importe ! Des éclats de rire derričre moi. Nous nous retournons. Deux amies, deux cousines se reconnaissent. Ells se serrent dans les bras l’une de l’autre. Elles tournent sur place en s’embrassant. Elles se reculent, se regardent, enlčvent leurs lunettes et laissent leurs larmes se mélanger. Que c’est beau, que c’est bon ! Je t’ai jamais oubliée ! Oů tu étais pendant tout ce temps ? Des familles d’arabes, femmes voilées, vendent sur un tabouret des beignets faits maison, du thé ŕ la menthe. -Tu en veux, Il y a męme des zalabias. -Qu’ils se les gardent ! Trois Pieds-Noirs Israélites descendent la rue, en plein milieu, kippas fixées sur la tęte. Je les suis, ŕ quelques mčtres, au cas ou. Je regarde les balcons. Pas d’agressivité apparente. Nous apprenons cependant que ce matin, une compagnie de CRS, armée jusqu’aux dents, gilets pare-balle enfilés, est intervenue car les panneaux de Bel-Abbes avaient été maculés. Des policiers municipaux patrouillent aussi par trois ou quatre. Micheline nous conduit vers un stand tenu par des Pieds-Noirs. On va se taper des sandwichs de melsa, męme si c’est de la fausse, sans rate. Avec un verre de bičre. Un petit café clôturera le tout. -Josette nous a dit qu’elle avait réservé une table pour manger un couscous ou une paella ? C’est oů ? -Je ne l’ai pas revue depuis qu’on a quitté le car. J’aurais préféré un gaspacho ŕ l’Oranaise ! Il n’y en a pas, sur ces stands, non ? -Tiens, regarde la, la Josette ! Elle danse un flamenco avec les gitans ! Guitares et tout. Nous nous rapprochons de l’attroupement. Effectivement Josette est au milieu d’un groupe de danseurs gitans. Les mains accompagnent le rythme de la musique, les pieds claquent sur le sol. Elle tourne autour de son cavalier ŕ la peau foncée et aux yeux et cheveux noirs de jais, un bras en l’air tournant lentement, l’autre sur sa hanche. Sur son fauteuil roulant, Suzette applaudit son amie avec des gestes saccadés et irréguliers. Dans un sourire d’enfant, elle répčte : « Ma Josette, ma Josette ! ». C’est la premičre fois qu’elle revient ŕ Santa-Cruz depuis qu’elle a la maladie d’Alzheimer. On s’attend sur les gradins en arc de cercle, en plein soleil, devant le les stands culturels. Tous les ouvrages, livres, revues et cassettes, chansons, sur Notre Algérie sont exposés et en vente. Męme sur les plus tristes moments : le 26 Mars, le 5 Juillet 1962. Les Oraniens m’adoptent, moi, l’Algérois. J’ai un nom espagnol comme la majorité d’entre eux. On se promet de s’écrire via Internet. -Tu es d’oů ? Me demande Louison dont je viens de faire la connaissance. -Danton-Mulhouse, derričre le Tunnel des Facultés. -Moi, j’ai fait mon service ŕ Hussein-Dey, en 60… -Et Moi, en 59, ŕ Maison-Carrée. L’Harrach coulait tout prčs de la caserne. La puanteur !...Nous coupe Carlo. -Je suis plus jeune. 1970, en Allemagne… Les cloches de l’église sonnent ŕ toutes volées. Un cortčge sort de Notre Dame du Salut. Notre Dame de Santa-Cruz, son piédestal orné de nombreux bouquets de fleurs, est portée par quatre pčlerins. Enfants de chśur et ecclésiastiques conduisent la procession. La foule s’est regroupée derričre eux, entonne les Salut-Marie et chante ŕ la gloire de Notre-Dame. La procession remonte lentement la rue vers le Sanctuaire. Notre Dame de Santa-Cruz y sera exposée. Les fidčles viennent s’y recueillir. Certains embrassent le chapelet de Marie, ou passent leurs mains, affectueusement et pieusement sur les plis de sa robe en se signant. La petite chapelle embaume l’encens. Des milliers de cierges brűlent sur leurs présentoirs. Les ex-voto sont protégés par une grille, ŕ plus de deux mčtres du mur oů ils sont accrochés. Des petites bougies ont été allumées juste derričre la barričre. Des arabes d’en bas, apportent aussi leur cierge, se męlent ŕ nous et se recueillent. D’autres venus en curieux, déambulent et disparaissent rapidement au moindre de nos regards un peu appuyés. Il y a aussi une réplique de la vierge Noire de Notre-Dame-d’Afrique. Le soleil commence ŕ faiblir. Nos nez, nos cous et nos bras sont rouges de chaleur. Une légčre brise adoucit notre peau desséchée. Nous buvons une traguette d’eau au robinet du Sanctuaire. Elle nous rafraîchit. On s’embrasse encore une fois. On se jure de garder le contact. On se souhaite un bon retour. -Carlo, tu m’accompagnes jusqu’ŕ mon bus ? On part ŕ six heures. - Non, accompagne moi, toi. On part avant. On rejoint notre autocar. Nous, on est de Nice. Il y en a de Lille, de Lyon, de Perpignan, de Nantes… Les chauffeurs manoeuvrent et s’aident ŕ passer entre la foule. Le convoi s’ébranle. Nous redescendons la rue de la Procession. Elle s’est vidée de ses Pieds-Noirs. Des arabes nous saluent au passage, d’autres nous conspuent. Les uns ont peut-ętre les męmes souvenirs que nous. Les autres sont nés ici et ne nous aiment pas. On attaque l’autoroute. Je ferme les yeux. Je revois ces milliers d’amis d’un jour. De toujours. -Au fait, Juan, tu as regardé le Journal Télé de TF 1 hier soir ? -Non, pourquoi ? -PPDA. Il a donné la parole ŕ une Pied-Noire, Madame Dompart, je crois, dont le mari a disparu le 5 Juillet 1962. Madame Taoučs Titraoui-Coll, de l’association Jeunes-Pieds-Noirs, a expliqué clairement que l’armée française a laissé 5000 Pieds-Noirs se faire assassiner et enlever ŕ Oran sans intervenir. PPDA a conclu en rendant responsable l’armée et la France de ce massacre et de tout ce qui s’est passé depuis le tristement célčbre 19 Mars, date du cadeau de 2-Gol aux Assassins du FLN. Les Archives d’Algérie du Quai d’Orsay vont ętre enfin ouvertes et la vérité éclatera au grand jour. -Putain, c’est pas trop tôt. On verra s’ils ne les ont pas « nettoyées » avant… -Oui, mais pendant ce temps, Yacef Saadi vient parader au Festival de Cannes, pour la projection de « La Bataille d’Alger » et Bouteflika assistera ŕ la commémoration du Débarquement en Provence, le 15 Aout, ŕ Toulon !! - Pauvre France !! *** -On a passé une bonne journée, hein, l’Algérois ? -Extra, mon cousin, l’Oranais. Jean-Pierre Ferrer-Cerdan. Nîmes-St-Laurent-du-Var. 20 Mai 2004. Fęte de l’ascension. Et des Oraniens.
Informations sur Notre Dame de santa-cruz
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